Oh, c’est quand même dingue la vie…
Je l’ai reconnue comme si c’était hier, et pourtant cela doit bien faire douze ou treize ans que tout cela s’est passé. Et voilà que son visage se promène devant mes yeux, comme ça, aussi incongruement que si je l’avais aperçu à Tombouctou ou à Rocamadour. Nous prenions un verre à Jaurès, sur ces nouveaux quais délicieusement post-modernes et malheureusement si bobos. Avec quelques amis, dont un qui me dit « regarde ». Je tourne la tête et je la vois qui foule les pavés, arborant la même mine charmante et un peu désabusée que nous lui connaissions au lycée. Au lycée, alors que le vingtième siècle était encore loin de s’achever, et à quelques centaines de bornes de Paris.
C’est dingue, quand même. En quelques secondes, je me suis retrouvé projeté dans la cour du bahut. Surtout quand je l’ai vue s’asseoir par terre, avec sa dégaine de théâtreuse maudite aux yeux tendres.
Le bahut, les sentiments comme des rasoirs. Mon très bon pote (qui pour moi l’était encore un peu plus) n’avait d’yeux que pour elle. Et moi dans mes tourments de Phèdre, je voyais mon Hippolyte s’éloigner de moi pour se rapprocher d’elle. Pour corser l’affaire, mon détachement, sincère, passait aux yeux de la demoiselle pour une rudesse virile, mystérieuse et, malheureusement pour la suite, attirante.
Enfin, je ne sais pas bien ce qu’il y avait exactement dans leur tête, mais dans la mienne c’était comme un volcan au pôle nord, ou un glaçon dans un verre de tabasco. Avec la tempête tout autour.
Je sentis tout mon corps et transir et brûler
comme dirait la fille de Minos et de Pasiphae ! Bref.
Et puis cette fête. Et moi qui boit, et lui qui attend dans son coin — comment pouvions-nous le savoir ?— le bon moment pour lui donner son petit mot d’amour. Et elle qui minaude. Et moi qui la coince, et elle qui ne dit pas non. Et moi qui me dit, entre deux curaçao-ricard-pomme, que si je dois tomber, que tout tombe avec moi.
Je ne me verrai point préférer de rivale
Très scorpion comme comportement.
Alors j’y vais, je masse la chair, je donne de la salive. Et elle qui aime ça, et moi qui me demande déjà ce que je vais faire d’elle dans une heure. Mais je connais le refrain, ce n’est pas la première. Mais lui ? Demain ?
Et puis elle sort, et puis des cris. Je sors aussi, elle est en larmes, avec le petit papier dans les mains. Lui s’est jeté dans la rivière, les autres ont sauté pour le sauver. Il est juste trempé.
O toi, qui vois la honte où je suis descendue,
Implacable Vénus, suis-je assez confondue ?
Tu ne saurais plus loin pousser ta cruauté.
Ton triomphe est parfait ; tous tes traits ont porté.
J’ai désaoulé au milieu d’une immense culpabilité. Avec un beau gâchis sur les bras. Bien sûr, racontée aujourd’hui, cette mésaventure n’est qu’une historiette d’adolescents au fond d’une baignoire pas si profonde. Mais à dix-sept ans, c’est un gouffre qui s’ouvre sous ses pas, c’est la vie condamnée sous le fardeau. C’est le générique d’un film juste après le drame final. Les flots de la mer rouge sur l’armée de Pharaon…
Bref. Le lendemain, j’ai téléphoné. A lui évidemment, pas à elle.
J’ai voulu, devant vous exposant mes remords,
Par un chemin plus lent descendre chez les morts.
Lui-même s’est excusé de son geste débile. Tiens, je ne m’étais même pas dit que son geste pouvait être débile. Oublions tout cela. OK.
Et hier, elle passe devant mes yeux. Le même visage. La même démarche. Elle n’est restée que quelques minutes, assise au bord du canal, avec quelques personnes. Le même petit sourire. Elle l’a toujours eu aux lèvres. Des météorites pestifères tomberaient tout autour d’elle qu’elle l’aurait encore, me semble-t-il. Un coup d’oeil vers moi, avec ce sourire. Je crois qu’elle m’a reconnu.
Ben oui, c’est moi. C’est avec moi que tu as passé cette nuit à la con, il y a mille ans, le long de la Marne, mais si loin d’ici. C’est moi qui t’ai embrassé, qui ai embrasé ce jeu de dupes, puis qui ai disparu.
Elle est repartie, aussi légèrement qu’elle était arrivée. Juste une apparition. A croire qu’elle n’était venue là que pour réveiller ces moments, pour présenter son visage aux reflets de mes souvenirs, au bouillonnement de mes impressions. Un vrai truc proustien ! C’était ma duchesse de Guermantes à l’opéra, ma Gilberte au milieu des aubépines ! Ce fut d’ailleurs pour moi aussi un bouillonnement dissimulé, distancié et silencieux, mais finalement mille fois plus délicieux qu’un “salut, qu’est-ce que tu deviens ?” stérile et baclé. Un petit moment en suspens.
C’est quand même dingue…
Enfin, juste après, j’ai réalisé avec bonheur que cet ami qui me l’avait désignée était présent lui aussi, au cours de cette fameuse nuit. Et que le naufragé de l’amour est toujours l’un de mes meilleurs amis. On se voit samedi. De vrais amis au long cours. Ce n’est le moindre bénéfice de cette apparition de me l’avoir rappelé.
Drôle de coup de blues, hier, subreptice et fugace. Difficile à expliquer. Tout a commencé par un coup de flemme. Pas envie de faire à manger, ni E. ni moi. Alors, nous décidons qu’au lieu de déjeuner, ce serait bien plus rigolo de claquer du fric chez Casto, en achetant ces pots de fleurs qui nous manquent depuis longtemps. Arrivés dans le centre commercial pourri de la place Clichy, quelques effluves de steak frites nous ramènent à notre condition de choses mangeantes : un flunch ! Et pourquoi pas, après tout ? Alors nous prenons nos petits plateaux, et nous naviguons à travers les stands, en tentant de comprendre le protocole des lieux. Puis nous nous installons, E. devant son steak frites, moi devant mon assiette texane.
Mode “analyse de l’environnement”. Le décor n’est quand même pas très glamour. Mais il y a une volonté de faire quelque chose de cosy dans ce hangar aux 5 mètres de hauteur sous plafond. C’est touchant. Autour de nous, des gens simples, une simplicité modeste et heureuse. Une jeune fille pas très belle, pas très chic avec son blouson orange, mais souriante devant son amie aux cheveux peroxydés, frisés en minivagues. Elles déjeunent ensemble, au flunch, elles sont contentes. Ça aussi, c’est touchant.
Alors je sens que ça monte. Entre ce décor et moi, entre ces gens et moi, d’autres choses s’intercalent. Des souvenirs. Des souvenirs de mon enfance, lorsque, certains dimanche, mes parents nous emmenaient, mes frères et moi, dans ces cafétérias de centres commerciaux. Pour nous, pour eux, c’était une petite fantaisie dans la vie ordinaire, peut-être comme pour cette fille en orange. Enfance ouvrière, fantaisies ouvrières. Pas de restaurants, où les manières appropriées nous auraient peut-être fait défaut, ce que ma mère préférait sans doute éviter. Non, des plaisirs modestes, qui correspondait à nos revenus, à nos vies. Mais des plaisirs quand même, et je me souviens de tous ces bons moments. Et de ma mère, qui goûtait chaque fois la joie que nous procurait l’annonce de l’expédition du dimanche.
Mes parents n’avaient pas beaucoup de fric. Mon père était ouvrier, ma mère ne travaillait pas, nous étions trois enfants. Mais il m’a fallu beaucoup de temps pour comprendre tout simplement la délicatesse de cette situation, tant mes parents ont toujours été discrets sur les difficultés qu’ils pouvaient rencontrer. Par exemple, il m’a fallu bien des années pour comprendre pourquoi mon père ne mangeait pas forcément la même viande que nous, les enfants, et pourquoi ma mère n’en mangeait pas toujours.
J’ai l’impression d’écrire du Zola ! Mais pas du tout, justement. Car ils ne nous ont jamais élevés dans l’idée que nous étions pauvres, que c’était injuste, que les riches étaient des pourris. C’était : voilà ce dont nous disposons, voilà donc ce que nous pouvons faire. Et avec ce que nous pouvions faire, nous n’avons jamais eu l’impression de manquer. Je sais infiniment gré à mes parents de m’avoir transmis cette sagesse toute stoïcienne, finalement, pour ce qui concerne l’argent, et la vanité de bien des besoins. Et surtout pour ne pas avoir fait de nous des revanchards sur la vie. Nous avons tous les trois poursuivis les études que nous voulions faire, ce qui, là encore sans que nous le sachions, a certainement saigné mes parents pendant quelques années, et nous nous sommes tous trouvé une situation qui dépassait celle de nos parents, ce qui, je crois, était leur seul et ultime objectif.
Mais là, au milieu de ce décor bon marché, dans ces odeurs grasses, devant le steak haché frites de E., je ressens à nouveau ce vague à l’âme que j’ai tant de mal à exprimer. Je crois que C’est encore une fois tout le film de mon extraction sociale qui me repasse devant les yeux. C’est de penser à tout ce que mes parents considéraient comme un petit luxe, par rapport à ce que moi, à présent, je considère comme tel. Mais c’est aussi l’image du bonheur qui malgré tout colle à cette enfance si simple, comme au paradis perdu, et la vanité de tout ce que l’on peut entreprendre ensuite pour se donner l’impression que l’on est en train de réussir sa vie. Du coup, ce vague à l’âme me prend, de temps en temps, face au spectacle de ceux qui tirent encore de la joie de ces choses si simples, comme en écoutant Les vacances au bord de la mer, la chanson de Jonasz, qui évoque un peu cela et me rend toujours mélancolique…
J’avais la gorge nouée, devant E. qui me demandait ce qui m’arrivait. J’ai tenté de dire “C’est là que mes parents nous emmenaient le dimanche”, mais ma voix s’est étranglée. Pour me changer les idées, j’ai fait quelques blagues grasses au sujet d’un ami qui nous avait raconté ses aventures au sauna. Ça a marché. J’ai trouvé cela révélateur du besoin de cynisme dont il nous faut parfois faire preuve pour nous arracher à la nostalgie des choses simples de l’enfance, cynisme qu’il vaut sans doute mieux nommer maturité.