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08/01/2016

livre : L'âge de la déraison

 

Vous commencez à me connaître : je n'y vais pas avec le dos de la cuillère dans mes chroniques. Quand j'aime: j'adore; quand ça me plaît pas : c'est nul à chier. On va pas s'emmerder avec les étiquettes et les peut-être.
Alors là, ouvrez grand le tiroir chef d'oeuvre. Je vous ai confié il y a peu être en pleine cure d'uchronie. En la matière, Greg Keyes, lui non plus, n'y va pas avec le dos de la cuillère et l'auteur de dynamiter toute l'Histoire du XVIIème siècle européen.

L'âge de déraison, pavé découpé en quatre tomes, est un Tétris de magie, d'alchimie, d'Apocalypse, de têtes couronnées. On y suit Louis XIV mais surtout le binôme Benjamin Franklin, en mode jeune aventurier, et Isaac Newton, en savant mystique et mystérieux. Quelle aventure passionnante! Keyes, en bon alchimiste, réussit le périlleux et savant mélange de l'uchronie, à savoir ne pas verser dans l'érudition gratuite et l'explication de texte historico-historicienne. Keyes, qui s'est fait la plume à l'école de l'héroic-fantasy (et dans le foot, oui, parfaitement voir http://www.futsalecho.be ) , arbore ici les sentiers de la SF immergé dans un cadre historique précis tout en gardant la dimension magique et mystique de la fantasy pure. On nage en plein bonheur tellement ce mélange à du gôut et de la saveur au fur et à mesure de la lecture. Lorsque le chaos guette et que les mondes s'effrondent, on a l'impression de lire du Alan Moore. Les gentlemen extraordinaires au siècle d'or français.

Keyes joue sur les vieilles peurs des hommes et ne choisit pas son cadre et ses personnages au hasard: en optant pour des inventeurs, des découvreurs ou des visionnaires, Keyes place l'Homme au coeur d'un système instable qu'il ne maîtrise pas mais qu'il tente de dompter. Telle est la science périlleuse des alchimistes. Lorsque les certitudes s'effrondent, que reste-t'il? Quelle direction prendre? C'est avec un rare plaisir que Keyes vous prendra par la main pour vous dire au creux de l'oreille: n'importe où. Invitation ultime au voyage, l'uchronie de Keyes n'est pas réservée exclusivement aux érudits et amateurs d'Histoire, même s'il va de soi qu'on prend plus de plaisir à lire ce genre de romans avec un certain bagage culturel, nécessaire pour cerner les références, les différences, les clins d'oeil.

Donc cet été: achetez un ou deux Que sais-je? puis lecture de L'âge de déraison.

 

17:41 Publié dans Livre | Lien permanent

28/11/2015

Bellini & le démon de Tony Bellotto

    Que peut on chercher de neuf lorsqu'on décide de lire un polar? Les lecteurs assidus du genre sont familiers de cette question. Depuis qu'un jour Ellroy s'est décidé à écrire des romans, le polar, en tant que roman d'enquête, en tant que genre moral de ce siècle, est un mode fictionnel quasi immobile. Toutes les intrigues ont déjà été écrites. Quelques faits divers ne chamboulerons pas la donne. Ce qui compte aujourd'hui, c'est le style, la capacité qu'aura un auteur à créer un univers singulier & personnel. Et encore, il faudra à son auteur toute la sagacité d'un gamer de FUT 16 à la recherche frénétique de ses fifa 16 crédits  pour assurer une profondeur à son oeuvre...

 En ce sens, Bellini & le démon de Tony Bellotto, est un bon polar. Sa double intrigue (pour une fois il s'agit de deux intrigues bien distinctes & qui ne se rejoignent jamais) est plutôt sobre, classique bien que la première soit assez marrante. Bellini, inspecteur archétypal (solitaire, porté sur la boisson, désabusé & qui réussi malgré tout à se faire un nénette dans l'histoire) est engagé par un éditeur américain pour retrouver un manuscrit inédit de Dashiell Hammett. Pourquoi pas ? La seconde intrigue, plus classique, concerne une jeune fille retrouvée dans les toilettes de son lycée avec une balle dans la tête sur laquelle notre inspecteur pauliste (l'histoire se passe à Sao Paulo) va enquêter avec l'aide d'une beauté brésilienne (la fameuse relation du héros rencontrée au bord d'une piscine) journaliste de son état. La danse est rondement menée, sans embûches ni surprises. Rien de très nouveau donc.

    Là où le bouquin devient intéressant c'est que Bellotto non seulement écrit plutôt bien & dans le milieu du roman policier c'est assez rare pour être souligné, mais en plus il décrit un monde coloré, exotique (le polar brésilien est un objet assez rare) le tout avec beaucoup d'humour & d'ironie. Au final, sans être une pierre fondamentale comme l'ont été les hard-boiled ricains des années 50 puis les sublîmes horreurs d'Ellroy , le roman de Bellotto n'en est pas moins un bon moment de lecture noire emprunt d'un univers personnel & agréable. Il se situe dans ce genre de livres, qui va du fantastique La mort & la belle vie de Richard Hugo au mythique & indispensable Dernier baiser de Crumley. Du style & de l'originalité!

 

 

 

BELLINI & LE DEMON de Tony BELLOTTO (Actes Sud).

 

17:39 Publié dans Livre | Lien permanent

11/11/2014

Soldats des Brumes / Soldat d'aretê

 

479 av. J-C. La bataille de Platée, ultime affrontement terrestre des Guerres Médiques. Xerxès, vaincu aux Thermopyles puis à Salamine est rentré en Perse, laissant le commandement à son lieutenant Mardonius. Las, ses troupes sont à nouveau vaincus par les Grecs coalisées à Platée. Sur le champ de bataille, un homme se réveille, gravement blessé à la tête et amnésique. Latro (soldat en grec), tel est désormais son nom, est fait prisonnier et esclave. Mais l’amnésie de Latro est d’un type particulier. Il a oublié son nom, ses origines mais se révèle athlète accompli, redoutable bretteur et stratège hors-pair et doté d’un don inédit : il voit les créatures surnaturelles. Dieux et déesses, faunes, fantômes, héros légendaires, Latro les voit et est capable de communiquer avec eux. Mais les problèmes de Latro ne s’arrêtent pas là : il oublie systématiquement tout les évènements de la veille. Chaque matin, ses compagnons doivent lui réexpliquer sa situation et où ses étranges facultés l’ont mené. Car les dieux s’intéressent beaucoup à Latro. Alors, il décide de tenir un journal sur un rouleau de papyrus. En lisant l’histoire de Latro, c’est ce rouleau que vous lisez.

Sur une idée initiale qui n’est pas s’en rappeler Memento de Christopher Nolan (à moins que ce ne soit l’inverse, Soldat des brumes date de 1986), Gene Wolfe promène son héros et ses compagnons de Platée aux jeux Pythiques de Delphes en passant par Corinthe, l'Andalousie, Athènes, Sparte et même les terres barbares thraces. Ces romans sont remarquables à plus d’un titre. Outre leur foncière originalité, il faut signaler une qualité d’écriture rare et maligne.
N’oublions pas que nous lisons le rouleau écrit par Latro, avec tout ce que cela comporte de subjectivité (il écrit et décrit ce qu’il voit et ressent) et d’ellipses. Que se passe-t-il quand Latro n’écrit pas ? Gene Wolfe use admirablement de ces possibilités pour plonger le lecteur dans une confusion qu’on imagine proche de celle de quelqu’un qui se réveille sans souvenirs de ce qui précède son éveil. Honnêtement, c’est parfois un peu déstabilisant mais c’est habile.
De même, Latro mélange (pas souvent, fort heureusement pour nous lecteur) des événement passées (ceux qu’il relatent) avec des évènements présents (ce qu’il se passe autour de lui pendant qu’il écrit). Enfin, dernière élément favorisant l’immersion du lecteur dans cette Grèce du Vème siècle avant J-C, Gene Wolfe mets dans la bouche de ses personnages non pas le nom des lieux et des personnages tels que nous les connaissons aujourd’hui mais tel que les contemporains les nommait. Athènes devient Pensée, Sparte est renommé Corde, Corinthe se dit Tour-Colline et ainsi de suite. Sortez le dico de grec ancien !
Au total, ces trois volumes sont une lecture hautement addictive qui vous plongent dans un univers novateur et d’une incroyable richesse, un tantinet frustrante à cause des ellipses et de sa conclusion mais si passionnante qu’on oublie vite les quelques défauts.
Je ne peux que vous conseiller de vous mettre aux aventures de Latro, le soldat d'arretê amnésique largement digne des héros antiques (d’ailleurs on en croise dans ces volumes).

Saga composée de trois volumes en VF publiés par Denoel dans sa collection Présence du Futur dans les années 90 et non réédité depuis hélas. Plus qu'à fouiller chez les bouquinistes !
t1 : Soldats des Brumes
t2 : Soldat d'aretê 1
t3 : Soldat d'aretê 2

 

23:00 Publié dans Livre | Lien permanent

31/10/2014

Katsuhiro Otomo - Anthology

 

Mieux vaut tard que jamais (la parution originale date tout de même d'il y a 13 ans), ce premier volume d'une anthologie en deux parties consacrée à Katsuhiro Otomo sort enfin chez nous en français. Il y a 20 ans surgissait pourtant au Japon son chef d'œuvre "Akira". Pour toute une génération (dont je fais partie), et ce dans tout le monde occidental, cet univers post-apocalyptique a ouvert brutalement la porte sur le manga et l’animation japonaise quand il a été exporté. Mais bien avant la publication tardive de ce recueil, le retard a quand même été quelque peu comblé pour découvrir l'œuvre d'Otomo dans son ensemble, que ce soit en manga ("Dômu", mais aussi "Zed", "tekken" ou "Mother Sarah" au scénario) ou en anime ("Steamboy" et récemment "Freedom Project"). Et s'il existe encore bien des "one-shots" qui n’ont jamais été traduits ni en anglais ni en français, c'est surtout par le fait de leur auteur qui ne souhaite pas ressortir ses œuvres de jeunesse (d'ailleurs, Jean Giraud aka Moebius - admiré par nombre de mangakas - ne saurait pas pour rien dans cette nouvelle publication).

Les fans de la première heure comme les plus tardifs seront donc ravis à la lecture de cette dizaine d'histoires courtes datant de la période pré-"Akira", de 1977 à 1981. Presque indispensable quand on sait que parmi elles se trouvent les prémisces de "Memories" - ou plutôt du premier segment "Magnetic Rose" -, et surtout "Akira". Le film d'animation du même nom semblerait presque même découler de ce "Fire Ball", tant on en retrouve déjà tous les ingrédients : violence urbaine, pouvoirs psychokinésiques (qui seront également présents dans "Dômu") et apocalypse. C'est aussi le témoignage de l'émergence d'un auteur qui tranche à l'époque dans son pays, où dominent les histoires sentimentales, pour proposer les siennes inspirées par la SF occidentale, que ce soit les nouvelles de Philip K Dick ("Farewell to Weapons") ou les bandes dessinées de Moebius justement ("Flower"). Mais pas seulement, les histoires offrant ici sur 260 pages des variations de style jusqu'à aborder le récit comique. L'occasion donc de découvrir par là-même une facette méconnue de Katsuhiro Otomo, à travers "Hair", où des rebelles chevelus fans de rock s’opposent à une société rigide dirigée par les "cheveux courts", ainsi que quelques parodies de classiques occidentaux.

Le talent de l'artiste n'est plus à prouver, mais il était bel et bien présent dès ces débuts en images, déjà avant sa consécration.

 

22:52 Publié dans Livre | Lien permanent