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CULTURE & cie

  • L’Europe des lettres : essai

    A la manière de la grande tradition littéraire du XVIIIe que firent Voltaire ou Madame de Sévigné, Marie-Claire Hoock-Demarle choisit le mode épistolaire comme terreau de l’analyse historique qu’elle entreprend de mener dans ‘L’Europe des lettres’.

    Cette forme néo-romanesque de l’essai nourrit d’une intensité tout affective la densité politique de la construction européenne dont il est question. Une somme considérable de lettres anonymes surgit de l’intime pour éclairer amplement la sphère publique de ce qui furent les débuts de la mondialisation. Avec une mobilité de points de vue qui s’adaptent prodigieusement aux contours d’une géographie variable, et qui en fait un des meilleurs essais sur la période, l’historienne établit des connexions entre l’espace et le temps, les lettres et le temps, mais aussi entre les femmes et l’espace (politique).

    En se projetant dans sa lettre au-delà des frontières, l’épistolière s’accapare un peu du champ politique qui lui est jusqu’ici refusé. De la distance parcourue à la durée écoulée entre l'envoi et la réception, la lettre impose ici son style : une manière de dire l’Histoire et d’avouer son exil.


    Au fil de cette lecture essentielle, et qui se déroule avec la légèreté de celle qui fait les petites histoires, Marie-Claire Hoock-Demarle nous offre l’analyse passionnante d’échanges extraordinairement dynamiques selon un flux qui n’a rien à envier à la complexité du réseau moderne de communication. Longue vie à la plume !

    L’Europe des lettres

    Réseaux épistolaires et construction de l’espace européen

    de Marie-Claire Hoock-Demarle

    Editeur : Albin Michel

    Publication :28/5/2008 

     

  • En mai, fais ce qu’il te plaît… Horoscope !

    En ce mois de mai, Mercure arrive dans les Gémeaux et Mars entre dans le signe du Lion. Voià qui va impluser un bel élan aux signes d’Air (Verseau, Gémeaux, Balance) et de Feu (Bélier, Lion, Sagittaire) ! Vénus transite le Taureau, c’est à dire son signe, celui où elle est on ne peut plus lascive et sensuelle. Sur le plan affectif, c’est Top pour les Taureaux, of course, mais aussi pour les Poissons et les Cancers. A surveiller le Noeud Nord selon le livre l'ABC de l'astrologie karmique ...

    Dès le 24, Vénus quittera son signe du zodiaque pour rendre visite aux Gémeaux qui auront dès cet instant vraiment tout pour plaire. Idem pour les Verseaux, les Lions et les Balances.

    Le 5, une nouvelle Lune se forme en Taureau, décidemment les signes de Terre (Taureau, Vierge, Capricorne) et d’Eau (Cancer, Scorpion, Poissons) bénéficient d’une excellente conjoncture pour les quetsions sentimentales. Cependant un petit bémol, car certain(e)s d’entre vous ressentent les effets de Saturne, qui exerce une pression pesante. Courage, ça ira mieux, prenez le temps de définir ce que vous attendez réellement de vos relations. L’occasion vous est donnée d’en mesurer les limites et de mieux vous impliquer dans celles que vous voulez construire dans la durée.

    La bonne nouvelle professionnelle, c’est la nouvelle Lune en Taureau qui dynamise les énergies créatives des Vierges et des Capricornes. En conclusion, malgré quelques préoccupations sentimentales, tout va plutôt bien pour tout le monde en ce joli mois de mai… jusqu’à la rétrogradation de Mercure le 26.

    A partir de ce moment-là, nous risquons tous et toutes d’avoir les nerfs tendus. Des accrochages sont prévisibles (panne de voiture, d’ordinateur, d’accès internet, problèmes avec les administrations…) Mais bon, on n’y est pas encore. C’est à la fin du mois, alors en attendant, RELAX. Suivez le guide, votre horoscope signe par signe, c’est ici et maintenant !

  • Gravereau Jacques : L'Asie majeure

    C'est bien de la majorité de l'Asie à l'est de l'Inde, et de sa place dans le monde que nous parle ce livre. Livre difficile à résumer, mais construit sur le savoir et la réflexion d'un homme qui connaît bien ce dont il parle.

    Quelques idées fortes en composent la trame :

      • La force (la domination ?) de la culture chinoise dans cet univers. Elle a pour elle une histoire, certes mouvementée, mais qui remonte à plusieurs milliers d'années et qui a laissé des témoignages de sa capacité à durer en conservant intacts des caractéristiques fortes.

      • Le partage par toutes ces cultures d'Asie d'une organisation sociale fondée sur l'ordre et l'harmonie des groupes humains, structurés par des hiérarchies nettes, où le modèle du "père" domine. Le confucianisme qui imprègne encore aujourd'hui ces peuples en est le schéma le mieux connu.

  • Avis sur Le Côté froid de l’oreiller de Belen Gopegui

    Titre énigmatique. Jeux de pistes : l'oreiller si familier et rassurant se cogne contre le côté froid, voile obscur qui vient se jeter sur ma lecture avant même qu'elle ne commence…
    Titre dichotomique. Je ne lis pas la quatrième de couverture, je préfère me laisser porter par ma curiosité.
    Je commence alors ma lecture à tâtons.
    Dès les premiers mots, la toile de fond se dessine : l'Espagne... Mais à peine le temps de prendre un bain de soleil que me voilà spectatrice passive d'un meurtre : celui de Laura Bahia, une jeune cubaine servant d'intermédiaire aux interminables négociations entre un groupe de dissidents cubains et l'ambassade américaine.
    Véritable imbroglio policier, le texte est un puzzle dont les pièces ne sont pas toujours faciles à rassembler. La révolution cubaine en filigrane le long de chaque page semble être le prétexte premier de ce roman.
    Au lecteur qui n'aurait pas une connaissance assise dans ce domaine, le roman devient bancal.
    Sous-jacente: l'histoire d'amour, à la fois belle et dramatique de Laura et Philip Hull, attaché d'ambassade des Etats-Unis. Pourtant, trop souvent leurs rencontres s'étirent et s'étalent en silence dans un monde où il faut pourtant aller vite.
    Le roman est construit sur cette éternelle alliance oxymorique Cuba-Etats Unis, à laquelle se joignent d'autres rêves fracassants comme l'amour impossible et peut être aussi celui de coller enfin sa joue contre le côté tiède de l'oreiller sans qu'il ne se passe plus jamais rien.
    Bélen Gopegui dit tout haut ce que d'autres pensent tout bas : un pari difficile à relever que je salue malgré tout.

  • avis sur le livre L’Ordre des jours de Gérald Tenenbaum

    ordre des jours.JPGEditeur : Héloïse d’Ormesson
    Publication :28/8/2008

    Les résumés donnent rarement une idée globale du contenu d’un livre… Plus qu’une énième variation sur la seconde guerre et ses conséquences, plus encore qu'une histoire juive, 'L’Ordre des jours' est pour moi d’abord un portrait de femme qui atteint l’universalité et devrait tou(te)s nous toucher. Il y a tout le décor de ces années 50 assez méconnues, du détail d’un gilet jeté sur les épaules au contexte historico-politique, parfaitement restitué. Cela permet de s’installer à la fois dans l’Histoire et l’histoire, et de partager la quête obstinée de Solange, superbe exemple d’obstination dans son refus du destin et sa recherche de vérité.

    Surtout, on est pris par l’écriture (parler de style poétique serait réducteur) qui parvient à instiller, dans un récit rempli de péripéties, toute la cohérence et la profondeur de la psychologie des personnages. On s’attache à l’héroïne et à tous les "seconds rôles", dépeints en toute humanité ; on partage autant leur quotidien le plus simple que leurs interrogations les plus intimes.

    La construction, menant en parallèle des chronologies qui finalement se rejoignent (que s’est-il passé juste avant, encore avant, et que va-t-il se passer), est si précise que le lecteur ne perd jamais l’ordre et se délecte de ce beau roman plein de vie, pour ma part en deux jours…

  • Avis sur Arlington Park de Rachel Cusk

    Editeur : Points
    Publication :21/8/2008

    arlington park.JPGSombre, étouffant, banal comme le quotidien, mais large comme la nature humaine. 'Arlington Park', sixième roman de Rachel Cusk - mais première traduction française -, ne manque ni d'ambiguïté, ni de force de projection. Pourtant il n'est question ici que d'une journée comme une autre dans la vie de femmes au foyer, habitantes du même quartier, qui se disputent l'ennui et les frustrations d'une vie trop bien réglée. Une vie morose, pathétique, où la révolte se heurte aux murs de la cuisine pour revenir tel un boomerang en colère résignée.


    Mais voilà, pour peu que l'on se donne la peine de pénétrer cet univers grisâtre et confiné, l'écriture parfois épaisse de Rachel Cusk gagne en fluidité, se mue en un récit profond et attachant. Car l'écrivain frappe là où le bât blesse, là où les douleurs les plus sourdes se réveillent. Au sein des foyers en crise - parce que crise il y a forcément -, c'est un peu tout le sort du monde qui se joue, dans l'affrontement des sexes, dans les doutes de la maternité, dans l'espoir insensé de se mettre à l'abri des dangers extérieurs. Rachel Cusk se livre à une vraie réflexion métaphysique, elle compose un univers clos où de grands questionnements sortent des bouches d'une poignée de femme à bout de nerfs. Les descriptions sont soignées, minutieuses.

    La pluie qui coule incessamment vient lier le décor composite, impressionniste, dont l'écrivain fait un personnage à part entière. Avec la virtuosité d'une Virginia Woolf, Rachel Cusk dresse le portrait des fêlures intimes, sans parti pris, dans une prose riche, souvent aussi sensible que ses héroïnes désespérées. Sa description picturale de l'activité d'un parc est un sommet, un petit chef-d'oeuvre de l'école anglaise. Elle marque l'arrivée de la nuit et le début, bientôt, d'une nouvelle journée qui promet d'être tout aussi ordinaire...

     

  • Livre : La Fille sans qualités de Juli Zeh

    la fille sans qualité.JPGEditeur : Actes Sud
    Publication :1/9/2008

    Les démons fascinent bien davantage que les entités diaboliques : il fallait la maestria d’une Juli Zeh pour dédiaboliser ce constat. Qui n’a guère éprouvé une once de fascination morbide à tenter de comprendre les motivations de tueurs de masse de Columbine, Virginia Tech, ou encore Erfurt en Allemagne ? L’ancienne avocate décortique avec une attention clinique le cas d’Ada, 14 ans, dont la maturité et l’intelligence supérieure trouve son pendant chez l’énigmatique Alev. Avec lui, cette jeune fille dépassée par l’absurdité de la vie, profondément nihiliste, pourra se laisser aller à sa haine de la société. Et à sa folie diabolique. Crise d’adolescence ? Cri d’une génération sans avenir ?


    Juli Zeh dépasse ses clichés pour s’intéresser à l’(in)humain et tenter d’en comprendre - avec l’objectivité d’une femme de loi - les mécanismes fondamentaux. Si elle emprunte à Musil son titre (‘L’Homme sans qualités’), c’est surtout Camus que l’on lit entre les lignes : Ada se pose en juge pénitent des temps déchus, elle est le miroir tendu à la sottise humaine. L’auteur ne manque pas d’y ajouter sa vision de la théorie du chaos : chaque infime détail contribuera à l’imminence du dénouement. Allégorique ? Métaphorique ? Cynique ? Juli Zeh ne s’embarrasse pas de la représentation et de la quête de sens. Elle montre, et c’est déjà bien suffisant.

    La perfection existe le temps de la lecture de cette oeuvre renversante, sublime, inoubliable. Espérons qu’elle fasse des émules.

  • Mille ans de manga, Brigitte Koyama-Richard

    mille-ans-manga.JPGSi vous l'ignoriez, vous profiterez du périple pour découvrir que le terme de manga dans son acception occidentale n'est guère employé ainsi que par chez nous. Au Japon, si les idéogrammes signifient juste dessin (ga) rapide (man), ils qualifièrent d'abord les manuels de dessin d'Hokusai - la célèbre collection

    Le dessin de manga ne constituerait donc pas un produit dérivé du manga, mais ses tout débuts habilement mis au goût du jour -, par la suite les caricatures et bandes dessinées satiriques publiées dans les gazettes et à présent surtout les estampes de la période d'Edo.

    Il est intéressant de remarquer que ces deux formes, les estampes des XVII-XIXèmes siècles et les japanese comics du XXème, avant même de partager thèmes ou éléments graphiques, ont en commun de s'appuyer sur une valeur marchande faible. La classe moyenne de l'époque semblait désireuse d'art : pour diminuer les coûts et ainsi accroître la diffusion, on inventa sa reproductibilité (les estampes), et adieu bientôt rouleaux enluminés.

    Peut-être le manga aborde-t-il en ce moment au Japon un virage du même type, à la fois économique et artistique, avec la baisse des ventes des revues et des livres, le succès des manga-cafés, le lancement en janvier de l'hebdomadaire gratuit Gumbo et la forte progression du marché sur les téléphones portables.

     

     

  • Mille ans de manga, Brigitte Koyama-Richard

    mille-ans-manga.JPGBrigitte Koyama-Richard décrit ici l'histoire du Nezumi-Soshi emaki, peinte au XVIème siècle sur cinq rouleaux de papier longs chacun d'environ cinq mètres.

    Parcourir Mille ans de manga en 250 pages et quelque 500 reproductions implique une cadence soutenue ; l'ouvrage qui paraît sous ce titre un rien aguicheur chez Flammarion se positionne cependant assez loin de la compile de circonstance que l'on pouvait redouter (dont l'objet premier eût été, mettons, de vendre du beau livre d'art en masse).

    Après Isao Takahata, merveilleux réalisateur des studios Ghibli (Le Tombeau des lucioles, Mes voisins les Yamada, Goshu le violoncelliste, Pompoko...) qui a consacré aux Dessins animés du XIIème siècle un livre pour l'heure inédit en France, après la fête Au pays des manga donnée par le musée du quai Branly au printemps dernier, l'auteure s'attache à montrer comment la bande dessinée japonaise contemporaine s'enracine dans une histoire culturelle et artistique multiséculaire qu'elle assimile et perpétue dans ses développements propres.

     

     

  • Le miroir aux vampires – Fabien Clavel

    le-miroir-aux-vampires.JPGVoilà un roman que j’avais très envie de lire depuis que les éditions Baam! nous alléchaient avec leurs teasers sur Facebook ! De plus, la couverture me plaît beaucoup. Bien sombre avec le reflet un peu démoniaque du personnage dans le miroir. Et un atout majeur : un auteur français ! 

    Ce roman a une forme particulière : Il est raconté par Léa, ado de Terminale, sous forme de lettre rédigée à l’attention de sa grande soeur. C’est donc une façon d’écrire un journal intime sans en avoir l’air. J’avoue que j’aurais préféré une forme non-épistolaire puisqu’en fait il n’y a pas d’échange de courrier et que j’ai trouvé peu crédible cette façon de faire. Les journées de Léa nous sont décortiquées avec de nombreux détails, certains dialogues sont au présent et définitivement  non, ça ne ressemble pas à une lettre ni à un journal intime. Mais je me suis prise au jeu malgré tout et n’ai pas mis longtemps à venir à bout des 447 pages.

    Léa est en Terminale au lycée Saint-Augustin de Compiègne, en internat. C’est une jeune fille très douée, qui travaille beaucoup et vise la mention Très Bien au bac. Elle est solitaire, se sent un peu différente de l’agitation de ses camarades et adore le sport. Loin de la pimbêche sur talons hauts, elle se promène en jogging et n’a que peu faire d’être la reine du lycée. Elle partage sa chambre avec Nora, petit bout de fille très peu causante et donc bien mystérieuse !
    J’ai aimé les deux jeunes filles, que ce soit Nora ou Léa mais j’ai eu du mal à cerner leur relation. Nora ne parle pas ou seulement par onomatopées et ça a l’air de convenir à sa compagne de chambre qui ne s’en offusque pas plus que ça. Personnellement, j’ai trouvé leur relation bien ambigüe.

    Le lecteur est donc plongé dans le quotidien de l’internat et du lycée. Une bonne première moitié du livre pose les bases, l’action n’arrivant que très tardivement. Mais je suis restée comme hypnotisée à ma lecture. Des petits détails nous semblent étranges, nous poussant à tourner les pages toujours plus vite. Des espèces de suçons apparaissent sur le cou des élèves, une forme d’embrigadement prend place dans le lycée rappelant un peu le La Vague de Todd Strasser… Un régime totalitaire se met en place, des caméras sont installées, des règles édictées et très peu d’élèves se rebellent contre le nouveau système.

  • La Fabrique de souvenirs de Philippe Pollet-Villard

    fabrique-des-souvenirs.JPGC'est là, au Café du Havre, que j'ai commencé la lecture de La Fabrique de souvenirs de Philippe Pollet-Villard. Tout de suite je me suis retrouvée en équilibre, dans le mouvement de danse à demi esquissé que ce livre, comme le précédent, sait si bien faire épouser à son lecteur. Peut-être oserai-je même qualifier cette lecture de "somnambulique", tant les histoires du créateur de L'Homme qui marchait avec une balle dans la tête s'énoncent par la grâce d'une voix qui possède la lucidité aiguë des rêves éveillés.

    Par instants, je me laissais porter malgré le froid dans une lévitation en direction de la plage du Sillon. Dos dans la mer, visage levé, je regardais le ciel que décrit Pollet-Villard, je sentais ployer les arbres formés à la découpe de son style, je m'amusais aussi de sa tristesse enjouée si singulière parce que je ne pouvais guère faire autrement. Les lecteurs sont des animaux cruels. La Petite Catherine de Heilbronn, texte adoré de Kleist, trouve incidemment chez Philippe Pollet-Villard un rebond presque fortuit.


    La Fabrique de souvenirs est un très malicieux ouvrage, qui vous fera sans cesse vous retourner sur vos pas pour voir exactement qui vous suiviez dans votre lecture, parmi les brumes chuchotantes de vos souvenirs et le modèle familial que vous prête l'auteur. Miroir un peu accidenté, hors d'âge, digne des contes et légendes, tout ce qu'il y a de menteur et pourtant incroyablement juste malgré les écorchures, comme une note tenue par Amy. Sous des dehors sobres, pacifiés, ce qui s'y raconte, vous le vérifierez, est d'une force inouïe et brutale.
    Chacun, sans doute, y rencontrera ses fantômes, y fera face à ses peurs, y dansera ses vertiges.
    L'auteur n'est pas du tout raisonnable, il réussit son second livre avec autant de mystère que le premier.

  • Avis sur le livre : Un instant d'abandon de Philippe Besson

    besson-un-instant-abandon.JPGDes spécialistes avisés du marketing agro-alimentaire avaient conçu naguère un système de poulailler industriel dans lequel on réveillait les poules au milieu de la nuit, en leur fabriquant un faux jour, pour qu’elles pondent davantage. Ça marcha très bien pendant un temps : on augmenta la production des œufs grâce à ce jour artificiel, des petits œufs tout blancs et insipides avec une coquille fragile. Mais ça ne dura pas : perturbées dans leur rythme naturel, les pondeuses devinrent folles, se volèrent littéralement dans les plumes et firent la grève des œufs avant de mourir tristement, plumées, décharnées, insomniaques, anorexiques et stériles…


    La « rentrée littéraire », c’est un peu la même chose : on réveille les écrivains à date fixe et ça donne des petits œufs littéraires bien calibrés, à peu près insipides, par douzaines, par centaines, par milliers. J’exagère un peu, bien sûr, mais il y a tout de même de ça.


    Prenons l’exemple de Philippe Besson. Après un beau premier roman (En l’absence des hommes), puis quelques autres plus ou moins réussis (Son frère, L’arrière-saison, Un garçon d’Italie, Les jours fragiles), il a pris le rythme de cette saison artificielle et on s’inquiète de le voir s’adapter si bien à ce stakhanovisme de poulailler qui lui fait pondre un nouveau roman à chaque rentrée. L’œuf de l’année s’intitule Un instant d’abandon. Sous leur jolie petite jaquette illustrée, ces deux cents pages nous racontent laborieusement l’histoire pathétique d’un pauvre marin pêcheur anglais, faux père d’un enfant qu’il laisse se noyer et revenant, après cinq ans passés en prison, dans le village où il est indésirable. Faux réalisme, faux décor, personnages plus que minces, phrases courtes, intrigue simplette, bons sentiments : c’est ce qu’on peut appeler un livre raté à la lecture duquel on s’inquiète du devenir d’un écrivain qui avait su imposer une couleur, une tonalité bien à lui dans ses premiers livres.

    Ici, même la relation amoureuse avec Luke, le co-détenu qui a « de la beauté en grains sur les épaules » et qui viendra rejoindre Thomas, le narrateur, dans la dernière page (mais on l’avait deviné dès le début), est évoquée de façon tellement allusive et abstraite qu’elle en perd tout intérêt et toute crédibilité.

    Dommage !